Les Carnets de Sierra

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Les Carnets de Sierra

Message par Ipiu le Jeu 25 Oct 2012 - 18:47

1

Le Vrai Lecteur écrit le livre en le lisant.

Le Vrai Lecteur est à la fois l'auteur,
les personnages et l'histoire.
Le Vrai Lecteur est le livre.

La Guilde se trompe.
Le Vrai Lecteur n'est pas celui qui comprend
ce que l'auteur a voulu dire.
Le Vrai Lecteur est celui qui, en lisant, réinvente le livre.
Et s'il lit autre chose que ce qu'a écrit l'auteur,
alors celui-ci a gagné son pari, il a fait son travail.

Le Vrai Lecteur court tous les risques.
Celui de savoir ce que les personnages ne savent pas.
Celui de ne pas savoir ce que savent les personnages.
Celui de comprendre autre chose que ce que voulait l'auteur.
Le Vrai Lecteur s'en fiche, il voyage...




2

Lire est un voyage.
On ne peut pas arriver avant d'être parti.
On ne peut pas partir sans avoir envie d'arriver.
Mais : être entre !
Là, réside le vrai délice : le parcours.
La lecture.

La Guilde a tort, qui ne s'occupe que du Nomade,
qui le range dans des catégories, le morcelle en prosateur,
poète, fabulateur, imaginateur, etc.
Les livres se parlent, ils murmurent entre eux.
Ils savent bien, eux, qu'ils sont issus d'un même lieu,
un sac aux trésors sans fond,
où il suffit de puiser et qui jamais ne s'épuise,
car les livres se nourrissent les uns des autres.
L'écrivain est la marmite où mitonne le ragoût.
A chaque marmite son ragoût. A chaque ragoût, son goût.

L'une des illusions du Nomade
de l'Ecriture est de penser qu'il sait tout de son œuvre.
Ce qu'il écrit, pourquoi il l'écrit.
Il ne sait rien.
Les personnages savent.
Le Lecteur sait.
Le Nomade fait de son mieux pour découvrir
ce que les Personnages portent en eux
et ce que le Lecteur révèle.



3

Le Nomade de l'Ecriture œuvre à l'intérieur de lui-même,
en un laborieux travail d'extraction, de déchiffrage.
Un étincelant et joyeux travail d'expression, de révélation.
Afin que ce travail prenne forme à l'extérieur de lui,
devienne autre que lui et soit lancé comme une flèche,
comme un voeu.
Vers le Lecteur. Qui, à son tour, l'avale, l'intériorise,
le transforme, le digère, le fait sien.
Le Vrai Lecteur est un cannibale.

Lorsque le Nomade de l'Ecriture a fini d'écrire le livre,
son voyage est terminé.
Commence alors le voyage du Lecteur.
Le Nomade met fin à son périple
pour que le Lecteur commence le sien.
C'est un don que les Lecteurs lui rendent au centuple,
puisqu'en retour chaque Lecteur lui offre son voyage personnel.
Mais les Nomades de l'Ecriture ne le sont plus que de nom.
Ils ne parcourent plus le monde pour écrire.
Pire, ils ne se parcourent plus eux-mêmes.
La Guilde a coupé les Nomades des Lecteurs.
Les Nomades ne reçoivent rien et donc ne donnent plus.
Le livre est un tisseur de voyages qui s'entremêlent,
se superposent, s'alimentent et dépendent les uns des autres.
Et que dire des voyages secrets et énigmatiques des Personnages ?



4

Dans son outrecuidance,
la Guilde a inventé le Vrai Lecteur.
Unique, désiré, exceptionnel, il est le pendant exact
du Nomade de l'Ecriture dans sa tour d'ivoire.
Il n'a aucun intérêt.

Le Vrai Lecteur est celui qui en lisant
devient les personnages, le livre, l'écrivain.
Le Vrai Lecteur ne connait pas tous les mots.
Le Vrai Lecteur n'est pas le roi des synonymes,
le prince des accords du participe.
Le Vrai Lecteur n'est pas seulement une grande oreille,
des yeux qui suivent des lignes toutes tracées.

Le Vrai Lecteur est un aventurier
qui se lance dans une histoire avec générosité et désir.
Un pirate qui la pille.
Un cannibale qui l'avale.
Que tremble la Guilde, qu'elle tempête,
qu'elle interdise !
Le Vrai Lecteur s'en fiche.
Il voyage...




5

Les Nomades de l'Ecriture ont oublié
qu'ils ne peuvent survivre qu'en groupe.
Ils sont devenus des ascètes de l'écriture,
des ermites coupés de leurs semblables.
Isolés dans leur érudition, ils pensent écouter les livres
mais ils n'entendent que le gargouillis de leurs vaines pensées.

Les Nomades attendent le Vrai Lecteur
comme on attend le Messie.
Ils le vénèrent, l'idéalisent, l'encensent.
Il sera celui qui leur dira ce qu'ils attendent.
Celui qui leur dira qu'ils ont raison.

Mais si, tel le Messie, il frappait à leur porte,
porteur de bonnes nouvelles
- c'est-à-dire d'une nouvelle différente,
d'une nouvelle liberté – ils ne le reconnaîtraient pas.
On ne le reconnaît jamais.



6

Une idée qui n'est pas échangée, offerte, partagée,
est vaine.
Les idées n'appartiennent à personne.
Les idées sont comme les papillons.
Quand un papillon est épinglé, il meurt.
L'idée aussi.
Pour qu'elle vive, il faut la laisser voler, l'offrir à d'autres
qui l'enrichiront et la renverront dans le puits infini des idées où,
transformée, elle sera pêchée par d'autres.
C'est ça, la pêche miraculeuse.
Les idées flottent,
il suffit de lancer sa plume pour les attraper.
Ensuite, il faut travailler.

L'écriture est un désir qui se travaille,
un travail qui se désire.
Sans désir, pas d'écriture.
Sans travail, pas d'écriture.
Les Nomades ont érigé le travail en loi absolue.
Ils ont oublié le désir qui n'en suit aucune.
C'est de l'équilibre des deux que naît l'œuvre :
travail et désir, discipline et liberté.



7

Voyager et écrire,
les deux commandements du Nomade de l’Ecriture.
Ecrire et voyager.

La Guilde a oublié
que ces deux termes peuvent s’imbriquer
comme les entrelacs de l’enlumineur,
fusionner comme les amants,
s’éterniser comme le serpent qui se mord la queue.

Quand l’écriture est un voyage.
Quand le voyage est écriture.
Quand les frontières sont abolies
non pas pour faire naître le chaos
mais pour éveiller le désir de liberté.

Liberté d’écrire
De voyager
D’être




8

Les livres ont une vie propre.
Une vie mystérieuse et farouche
qui échappe au contrôle de l’auteur.

Le livre va vers son lecteur
aussi sûrement que le Soleil est amoureux de la Lune.
Il le cherche, il le reconnaît, il le trouve.

Le Lecteur va vers le livre
aussi fatalement que la Lune soupire après le Soleil.
Il l’espère, s’y reconnaît, il l’avale.

Ils sont voués à se rencontrer.
Ils dépendent l’un de l’autre.
Ils découlent l’un de l’autre.

Cela peut se faire très tôt ou très tard.
Une seule ou d’innombrables fois.
Le livre suit des chemins propres,
les voies secrètes de l’âme et du cœur.

Il a des alliés puissants : les autres livres.
On ne dira jamais assez les liens qui unissent un livre aux autres livres.
On oublie souvent les liens qui unissent un homme aux autres hommes.



9

Chut, écoutez-bien !
Les livres se parlent,
les livres murmurent entre eux,
ils se complètent, se fondent, se confondent.

Ils dessinent dans la nuit,
dans les nuages, les rêveries,
Ils puisent dans l’encre,
les appels et les promesses qu’ils susurrent
à l’oreille des écrivains, des poètes, des pêcheurs d’idées.

Chut, écoutez-les !
Les livres savent ce que l'écrivain ne sait pas.
Ils vont où l'écrivain ne va pas.
Ils obéissent au commandement des livres :
"Enrichissez-vous les uns les autres !"



10
Enfermés dans leur tour,
les Nomades ont oublié que l’essence même de la joie d’apprendre
est la découverte et le partage.
Ils apprennent mais ne partagent plus.
Comme ils ne partagent plus, ils ne découvrent plus,
ils ressassent.
Les meilleurs professeurs
ne sont pas toujours ceux qui savent le plus
mais ceux qui aiment partager.
Les meilleurs amants aussi…




11
Ne dit-on pas jouer d’un instrument,
jouer une pièce de théâtre, un opéra?
Écrire c’est jouer de la plume,
jouer des idées, des émotions, des mondes imaginaires.

Comme l’enfant, le comédien, le musicien, l’écrivain joue.
Il joue à entrer et à sortir de mondes multiples,
il joue avec les mots,
il joue à être d’autres personnages, à vivre d’autres vies,
il joue avec ses émotions, ses tripes, ses peurs,
Il joue avec le temps et contre lui,
il joue serré, il joue gros, il joue avec le feu,
Il joue un tour, il en joue deux,
il joue sur tous les tableaux,
Il joue les amants, les durs, les incompris, les victimes, les héros
Et ce n’est jamais joué d’avance.

À la question:
Que faites-vous? Quel est votre métier?
Le Nomade de l’Écriture devrait être fier de répondre:

«Moi, monsieur, je joue !»



12
Les Nomades exaltent de la foi d’écrire.
Mais la foi n’est rien sans la joie.
La joie. Pas la souffrance.
La joie, ce n’est pas celle d’y arriver, du travail accompli.
C’est dans la quête que la joie est éprouvée.
C’est pendant le travail, pendant l’écriture, pendant le voyage, que l’on éprouve sa foi. Sa joie.
La joie est fondamentale.
Les Nomades l’ont oublié.
Ils ne voyagent plus.

On veut nous faire croire que la joie du travail ne surgit qu’après l’effort.
C’est faux.
Dans l’écriture comme dans le voyage, la joie naît du parcours, du travail lui-même.
Une fois la tache accomplie, il ne reste qu’à recommencer car aucun texte n’est jamais abouti.
Qu’on se le dise ! Il s’agit d’une quête sans fin.


Dernière édition par Ipiu le Sam 14 Sep 2013 - 18:16, édité 1 fois

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"Pièce 9 donc : la pièce manquante. Celle que l'on cherche ardemment, vaillamment, désespérément parfois et qui, en se refusant à nous, nous pousse en avant. Celle qui nous interdit de croire qu'on est arrivé et nous souffle à l'oreille que le plus beau est à venir.
Que le plus beau est avenir. Toujours."
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Re: Les Carnets de Sierra

Message par Ipiu le Jeu 25 Oct 2012 - 18:59

Pauline nous disait, au salon de Gradignan, que les extraits des Carnets de Sierra avaient vu le jour un soir où elle était un peu énervée après ses éditeurs ^^ Ceux-ci trouvaient que l'entrée en matière de Salicande, tome 1 de la série, était trop complexe, que les lecteurs allaient s'y perdre et n'accrocheraient pas... Pauline n'était pas d'accord et ne voulait rien changer (et je suis d'accord avec elle, il faut arrêter de prendre les jeunes lecteurs pour des attardés et de tout leur simplifier !). Et le soir, sous le coup de l'énervement, elle a écrit les premiers extraits des Carnets de Sierra... C'est là qu'on dit merci aux éditeurs !!! Razz
Maintenant, ce sont les textes qu'elle écrit en tout dernier, quand le livre est fini, et elle les écrit d'un coup, en une seule fois.


Ce sont des textes que personnellement j'aime beaucoup. Je les trouve beaux, et justes aussi.
Ils font partis de l'univers des Eveilleurs, ils sont à la marge mais constituent une sorte de pilier. Une toile de fond qui témoigne du passé et semble pourtant très actuelle.

J'ai vraiment hâte d'en savoir plus sur Sierra... =)

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Re: Les Carnets de Sierra

Message par Tom le Ven 26 Oct 2012 - 11:55

Merci pour ce "recueil" ! Pour compléter la petite histoire que j'adore elle avait oublié ce qu'elle avait écrit (c'est un des textes du tome 1 qu'elle a laissé intacte) et elle s'en est rappellé un jour où elle en avait besoin... Smile

Sans ces textes le livre serait moins.... lui. C'est indispensable ce lien qui nous ramène toujours à Sierra pour nous rappeller que l'histoire a commencé à ce point. Que s'est-il passé réellement ?

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Re: Les Carnets de Sierra

Message par paulinette le Dim 10 Mar 2013 - 19:29

j'adore ces extraits et certains passages expriment vraiment ce que je n'aie jamais vraiment su expliqué vis à vis de certaines question en français qui sont plein de "qu'a voulu dire l'auteur" ! Et un jour (si j'ai assez d'audace) je pense le ressortir en cours! Mais a mon avis je ne le ferais jamais... Very Happy
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Re: Les Carnets de Sierra

Message par Melwenn le Jeu 27 Juin 2013 - 13:57

Je suis toujours en pleine révisions et j'ai encore réussi à trouver un petit détail qui m'a fournit une excuse pour venir ici. Surprised

Bon en faite je suis tout bonnement tombée sur le mot "apocryphe" dans un texte.
Intense réflexion, "Mais où est-ce que j'ai déjà vu ce mot?"....Ah oui "In Archives apocryphes de la Guilde des Nomades de l'écriture"!
Et ensuite mon regard se porte sur la définition dans un coin de la page "Qui n'est pas authentique" (parce que pas maligne que je suis, j'ai perdu l'habitude d'aller voir dans un dictionnaire quand je rencontre un mot que je ne connais pas). Après recherche cette définition n'est pas tout à fait exact puisqu'il s'agit plutôt d'un texte dont l'origine n'est pas certaine.

Je me demande donc pourquoi Pauline a accolé cette adjectif aux archives de la Guilde? Est-ce que ce serait possible que ce ne soit pas Sierra qui ait écrit ces textes?

Et une autre interrogation qui elle m'était venue il y a un moment: vous ne trouvez pas ça bizarre que la Guilde conserve des textes qui la discréditent? (du genre: "Dans son outrecuidance, la Guilde a inventé le Vrai Lecteur." ou "La Guilde a tort, qui ne s'occupe que du Nomade, qui le range dans des catégories")

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et les amours qui passent,
les chums qu'on perd dans brume
et les idéaux qui se cassent,
la vie s'accroche et renait,
comme les printemps reviennent,
dans une bouffée d'air frais
qui apaise les cœurs en peine"
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Re: Les Carnets de Sierra

Message par Miu Chan le Jeu 27 Juin 2013 - 17:35

Mel, je n'ai aucune idée pour ta première question.
En revanche, pour la deuxième troisième, j'ai une explication, même si elle ne me paraît pas super. Je pensent que la Guilde garde ces textes, même si ils la discréditent, par respect pour celui qui les a écrit, et pour le respect des Mots. Je ne sais pas trop comment expliquer, mais en gros, ils respectent "l’œuvre" du nomade.

_________________
Camille alias Miu Chan,  Summus Victimam Trauma per Yodam Mortem,
Miurisson, Propriétaire du Pull Hérisson,
Membre de l'Association des Petites Personnes mais qui sont quand même Très Bien,
Nomade de l’Écriture,  
Voyageuse Solitaire,  
Première Détentrice du Bol Sonnant.


L'astre qui efface la nuit et les étoiles.  
Une danse entre les nuages et le soleil.  
Et le vent.
Le vent qui se glisse dans la nuit avec l'aisance d'un rêve.
J'écris.
Au milieu des poussières d'étoiles.
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